« Sybil Moholy-Nagy taught us that order could be the basis of meaningful chaos. »

          Bob Wilson in Robert Wilson – Structure and creativity.  Collection Wege zur Architektur  Ed. Franz Schneider.



            'Paulin (1996).Sottsass (1994)...Sottsass (2005)''

La construction décorative de formes rectangulaires et carrées conçue par Paulin, bien que se référant à l’esthétique rationnelle du fonctionnalisme, se justifie surtout par le plaisir plastique. Comme son homologue Roger Tallon, il appartient au mouvement et à la culture fonctionnaliste, mais il ne s’interdit pas d’y ajouter une touche de fantaisie et de gratuité dans le jeu formel non sans déroger aux valeurs d’économie de moyens et d’efficacité qui sont les dogmes de la culture industrielle moderne. Si on le compare au plus protestant de nos designers contemporains, Jasper Morrison, il joue, certes avec retenue, avec le langage décoratif rationnel là où son confrère britannique se concentre sur l’optimisation plastique de la forme fonctionnelle. La soupière du service de table Moon que ce dernier a dessinée pour le porcelainier allemand Rosenthal est très proche du registre de la sculpture (on peut penser à Henry Moore ou à Jean Arp qui auraient été touchés par la baguette du fonctionnalisme). Plus ancré dans le plaisir gratuit que dans l’autorité de la forme utile, le service de Paulin s’inscrit résolument dans la lignée française des arts décoratifs.

                               

Soupière Moon pour Rosenthal (J. Morrison)..........................................Assiette pour la Manufacture de Sèvres (P.Paulin) ''

'' Cette assiette dessinée au cours des années 90 et produite au seuil du XXIe siècle rappelle le style art-déco des années 1920 qui, particulièrement en France et aux USA, où les références esthétiques de la science et de la machine industrielle ont été utilisées pour en faire des formes de plaisir et de séduction. En France, cette démarche répondait au constant besoin du renouvellement des styles, aux USA aux premiers pas de l’érotisation de la consommation de masse naissante, quand le désir s’est substitué au besoin. La géométrisation des formes qui évoquait la puissance conquérante de la science et des techniques symbolisait le progrès. Elle représentait les aspirations de bonheur et de progression sociale et matérielle du plus grand nombre. Avec des formes très similaires, la France cultivait la tradition, les USA inventaient la société de consommation.

      
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Chrysler building 1930 (W.van Alen)...........Saladier en pâte de verre (1920) Argy Rouisseau

Ce détour historique est révélateur de l’ambiguïté du service de Pierre Paulin. Réalisé en 1996, dans un des derniers haut lieu de l’excellence artisanale, il s’apparente par la forme à une culture industrielle passée et se trouve en décalage avec la technique de production artisanale de la Manufacture de Sèvres. Il ne répond pas à l’idéal fonctionnaliste de l’objet juste car il n’est juste ni dans son époque, ni dans son mode de fabrication pas plus que dans son mode de distribution. Il aurait plus été à sa place chez un grand distributeur comme Habitat.









Salomé (1994)'...Justine (1994)..'....Diane (1994) ....Sybille (1994)

La première collection de vases dessinée en 1992 par Ettore Sottsass pour la Manufacture de porcelaine de Sèvres joue sur des assemblages de formes épurées, cylindriques et hémisphériques, aux couleurs, vives, soutenues et contrastées. Contrairement aux « sculptures fonctionnelles » de Jasper Morrison, les vases d’Ettore Sottsass sont, pour paraphraser le sociologue Pierre Bourdieu, libérés des académiques «formes du choix du nécessaire ». Ils se justifient avant tout par la jubilation de la rencontre de la matière et de la forme. La syntaxe plastique de Sottsass est tout autant émancipée du patrimoine formel des arts décoratifs (contrairement, par exemple, aux fauteuils Louis Ghost de Philippe Starck pour Kartell) que des formes archétypales ou de l’aphorisme moderniste « less is more » de Mies van der Rohe. Cette liberté par rapport aux valeurs établies et aux références ne signifie pas pour autant une spontanéité incontrôlée. Contrairement à Gaetano Pesce, Ettore Sottsass ne trouve pas son inspiration dans le chaos formel et le développement aléatoire de la matière ni dans les provocations facétieuses à la manière d’Alessandro Mendini.

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Invitation vernissage 1996 (Gaetano Pesce)...............................'Station de tramway à Hanovre (Alessandro Mendini) ''


Il s’inscrit dans le registre du classicisme (à ne pas confondre avec le conservatisme), celui des constructeurs qui, depuis la Grèce, en passant par Vitruve dans la Rome antique, Brunelleschi à Florence, Le Vau et Le Nôtre à Versailles ou les architectes des Lumières, Lequeux, Boullé et Ledoux, sans oublier Le Corbusier ont tous exprimé les ruptures culturelles de leurs époques et construit des ordres nouveaux. Comme ses pairs en classicisme, il manie avec une très grande exactitude des formes géométriques rigides (peu de galbes et jamais de courbes affaissées dans son travail) qu’il souligne avec des aplats de couleurs (il ignore les dégradés ou les dispersions aléatoires de coloris).

Vases de Sottsass pour Bitossi

Si on compare les vases de Sèvres avec ceux qu’il a dessinés pour la manufacture italienne Bitossi on voit que la précision des formes, l’éclat et la justesse des couleurs et la qualité de la porcelaine de Sèvres, jamais approximatifs donnent un éclat particulier à ces objets, une préciosité jamais prise en défaut de maniérisme. La perfection technique ne s’impose pas comme une écrasante performance ; elle est au service du dessin. C’est là la supériorité de la technique artisanale amenée à son paroxysme. Cette discrète virtuosité destine ces pièces à une élite d’amateurs (Stendhal parlait de Happy few) qui n’a pas besoin de sur-titrer ses signes d’appartenance ou d’excellence (souhaitons que Sèvres ne se laissera pas un jour tenter par une production de porcelaine monogrammée façon Vuitton).

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...............................Joghi (2005)........................................Rababah (2005)

Dans sa seconde collection de vases pour Sèvres, sortie en 2006, Sottsass accroche aux vases en porcelaine des masses en verre, aux formes souvent plus organiques, qui sont réalisées par le CIRVA à Marseille. Il reprend la pratique des contrastes des matières, des textures, des surfaces et des couleurs récurrente dans les arts décoratifs. Le duo Elizabeth Garouste et Mattia Bonetti, tout comme Olivier Gagnère en on fait, dans les années 1980-90 un signe distinctif de leur période barbare.

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Cabinet de Sèvres (1988) E.Garouste M. Bonetti...............................................Olivier Gagnère années 1980''


Ce jeu de juxtapositions, esquissé dans le rapport verre porcelaine, est par contre très subtilement affirmé dans l’assemblage de ces deux matériaux au moyen de simples lanières de corde nouées. Il souligne une opposition radicale entre ce lien brut et l’extrême sophistication de fabrication du verre et de la porcelaine. Sottsass crée la surprise là où elle est le moins manichéenne.

........Détails des vases Joghi et Rababah

Interprète de son époque, sans avoir en être le censeur ou la statue du commandeur, il évoque le télescopage constant des idées et des informations qui caractérise l’espace public contemporain. Les meubles et autres objets qu’il dessine, au moins depuis les années 80, expriment sans dogmatisme mais avec une certaine jubilation de la provocation, la transformation de l’objet qui n’existe plus pour ce qu’il est, pour sa fonction, mais pour ce qu’il exprime, autrement dit pour les informations qu’il véhicule ; il exemplarise l’objet post-moderne. Cette pertinence avec la culture contemporaine caractérise la grande différence entre l’esprit du service de table de Pierre Paulin et celui des deux collections de vases d’Ettore Sottsass.

.................. ..................Assiette Paulin (1996)

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      .Vase Juliette (1994)..................Vase Cozek (2005)''