Poules et ornements (première partie)
Par BRICE D'ANTRAS, dans General -# 4 - Fil RSS
Oui, il existe chez les poulets et les poulettes à plumes une section ornementale qui, visuellement, surpasse largement la palette décorative du nain de jardin. Enthousiasmé par la diversité de leurs qualités plastiques, je reste cependant hermétique à leurs qualités acoustiques et olfactives dont je laisse l’étude à d’autres talents. J’en resterai donc à l’extraordinaire richesse formelle et aussi informelle de ces gallinacés comme plateforme d’exploration ornementale.
Précisons d’amblée que je ne parlerai pas ici de fooddesign mais de design du vivant et de ses corrélations dans la création humaine.
La crête du coq
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La tête du coq est un défi aux principes d’équilibre et de pondération des formes. Sa crête est une insulte à toute la pensée fonctionnaliste du design moderne, une audace de la pratique ornementale. Arrogante par sa couleur rouge agressive et passionnée, surdimensionnée et flanquée sur un crâne plutôt banal et peu connu pour ses fulgurances neuronales, elle impose la pertinence plastique de l’inutile, du déraisonnable. Si les futuristes italiens n’avaient pas été tant obsédés par l’ivresse de la machine, ils y auraient trouvé une ravageuse identification.
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Cette sorte de bulle de BD crantée, pour cri ou détonation, pourrait être un hymne à la société de l’information. Quoi de plus emblématique et métaphorique de notre époque que de porter sur sa tête l’expression muette de son cri ?
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Comme la cocarde, qui étymologiquement dérive du substantif coq, elle suscite les passions et les adhésions. Dans le monde animal, elle stimule la libido des poulettes, chez les humains, elle appelle à rallier, à suivre et parfois à s’éprendre d’un signal dominateur.
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Au Moyen-âge et à la Renaissance, les heaumes des armures ont parfois été surmontés de formes abstraites ou figuratives qui signalaient l’identité et la pugnacité du guerrier. Cette tradition s’est prolongée jusqu’au début du XXe siècle, avec des casques d’officiers des dernières gardes impériales européennes que dominaient un aigle ou un lion. Avec l’avènement de la guerre industrielle qui a mis fin aux fastes de l’ornement identitaire, ils sont devenus obsolètes.
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Immeuble Asahi- Tokyo- 1990- Philippe Starck
Philippe Starck, maître de la communication par l’objet, s’est emparé de cette marque identitaire assez rare en architecture. En 1990, il a fixé une énorme crête sur l’immeuble Asahi Beer Hall, à Tokyo. La structure noire, compacte et parallélépipédique du bâtiment est dominée par une immense virgule organique dorée et multi évocatrice.
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Immeuble Kantdreieck, Berlin, 1995 - Joseph Paul Kleihues
Moins décoratif, mais dans une démarche de signalisation similaire, l’architecte allemand Joseph Paul Kleihues a planté, à Berlin, au sommet de l’immeuble Kant Dreieck (1995), une immense voilure en métal qui vire au rythme du vent. Comme le geste amical d’une main qui s’agite au-dessus de la tête, elle salue les mânes culturelles de ce quartier central de Berlin et, fantaisie ou fantasme de l’architecte, plus spécialement celles de Joséphine Baker à qui cet immeuble est dédié.
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Europacenter, Berlin , 1965 - Helmut Hentrich et Hubert Petschnigg
Exceptionnelles par la liberté plastique de leurs « crêtes », ces immeubles ne doivent pas nous faire oublier la pratique plus consensuelle et banalisée, de la communication de marques commerciales urbaine et périurbaine, avec ses sigles qui dominent les immeubles les plus élevés. À Berlin, depuis 1965, l’étoile de la marque Mercedes tourne sur elle-même au-dessus du toit de l’Europa Center. Avec son diamètre de 10 mètres et ses 18 tonnes d’acier, sa forme circulaire se détache de la structure parallélépipédique de l’immeuble. Depuis plus de quarante ans, elle proclame la puissance et la pérennité de ce fleuron de l’industrie allemande. La crête, cet encombrant ornement de tête, proclame la virile autorité commerciale, culturelle ou même politique (voir les étoiles rouges qui dominent deux tours du Kremlin de Moscou) du chef de la basse-cour.
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Beaunotte/Nevada, 1989 - Bertrand Lavier
Le plasticien Bertrand Lavier perturbe ce jeu de survalorisation par la superposition. Il crée de l’étrange et donc l’interrogation en superposant des objets sans prestige. Il réfute l’arrogance et la superbe de la crête. Certes souvent hétérodoxes, celles dont il affuble ses réfrigérateurs, armoires métalliques ou coffres-forts n’expriment rien d’autre que la banalité de leur ordinaire. Il complexifie deux éléments basiques et fort peu emblématiques par le jeu de l’association. La dimension artistique de son travail réside beaucoup moins dans le A ou le B, l’inférieur ou le supérieur, que dans le + qui les réunit. Ses œuvres rayonnent à partir de l’interstice qui relie les deux éléments.Elles proposent une interprétation occidentale et contemporaine du ma (espace) japonais.
L’informe
« L’informe, objet d’angoisse par excellence » Georges Didi Huberman dans L’image ouverte
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Peinture Édouard Dantan, 1889.
Moins altiers, les barbillons du coq qui pendent de part et d’autre de son bec offrent une autre variante de l’ornementation animale. Certes remarquables, entre autres par leur analogie avec les favoris de Jules Ferry, ils ne possèdent cependant pas l’extraordinaire et inquiétante déraison formelle de la parure têtière du dindon.
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Vague, Johann Creten, 2006 Manufacture nationale de porcelaine de Sèvres
Ces développements aléatoires et flasques de protubérances squameuses et vésicales pendantes offrent un modèle de variations sur l’informe et la déstructuration de la ligne et du volume. Évocateur du chaos et de la déraison, cet univers formel est anxiogène.
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Cumul I, 1969 Marbre, boisCentre Pompidou, MNAM, Paris © Collection du Centre Pompidou, diffusion RMN, photo Philippe Migeat © Louise Bourgeois Blind Man’s Buff’, 1984 Vue de l’exposition Louise Bourgeois au Centre Pompidou © Georges Meguerditchian, Centre Pompidou, 2008
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Dans la très belle exposition sur Louise Bourgeois, au Centre Georges Pompidou, une note explicative dans une des salles mentionne l’aspect dérangeant de certaines sculptures. Elles sont certes connotées sexuellement, mais en fait , elles perturbent surtout par leur intrusion dans le domaine de l’informe.
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Plus la construction, la matière et la couleur s’estompent et se confondent, plus ces formes évoquent l’inhumanité et de là , les perversions (l’affirmation jusqu’au le plaisir de l’abandon des valeurs de socialisation humaines) Hermann Nitsch http://www.ubu.com/film/nitsch.html exprime d’une manière excessivement répulsive cette fascination de la déshumanisation.
Bleues, blanches et rouges, les couleurs vives et contrastées de ces têtes vivifient, par leur vigueur ou intensité, ces amas informe de chaire. Surprenante, cette agression colorée rassure par sa dynamique qui contredit ce qui, sans elle, ne serait qu’abandon et déliquescence.
Ce mode d’expression formelle ne peut que très difficilement trouver sa place dans le monde des objets utilitaires ou fonctionnels et encore moins dans une démarche de consommation de masse. La répulsion, annihile l’excitation. Devenant perversion quand elle est associée au plaisir, elle ne peut intervenir qu’à dose homéopathique dans le processus de séduction de la consommation. Elle trouve mieux sa place dans les secteurs non utilitaires de la décoration et des arts plastiques.

Calvaire, Nuremberg, 1577.
En matière d’art décoratif, la période baroque et plus spécifiquement rococo (autour du XVIIe siècle) a apprécié ces jeux de fascination pour le difforme et l’informe (barocco se disait d’une perle irrégulière). La répulsion pour l’aspect flasque et non structuré est contrariée par la dureté et la brillance de l’or et l’éclat irisé des perles comme la couleur le fait sur la tête du dindon. Le choix du matériau est déterminant. Le socle de ce crucifix fonctionne plastiquement par le contraste entre l’éclat de la matière et sa forme émolliente.
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Mendiant assis et Mendiant unijambiste - Jean-Louis Girardet, Berlin début XVIIIe siècle (perles, or, émail, ambre, nacre, diamants, rubis)
Dans les miniatures construites autour de perles baroques (irrégulières), à Berlin, par Jean-Louis Girardet, au début du XVIIIe siècle, la préciosité et l’éclat des perles baroques (irrégulières) utilisées pour figurer des « monstres » humains joue résolument et, non sans perversion, sur la juxtaposition de la représentation de la misère et de l’exhibition du luxe.






Une telle débauche de sensations par la forme aurait-elle révolté Adolf Loos, le contempteur du décor, sanctuarisé par son essai Ornement et crime ? détestait-il les poules ? La chronique rapporte qu’il savait regarder avec un œil attentionné les toutes jeunes poulettes et qu’après avoir appris à danser le Charleston, avec Joséphine Baker, à Paris, il se serait bien vu en danseur mondain, soit en coq de salon. En bon viennois, sachant développer les paradoxes pour en faire des éclats de vie, ne doutons pas que sa fascination pour la modernité ne se serait sans doute pas satisfaite des dictatoriales schématisations du bon, du vrai et du juste.
REMERCIEMENTS Merci aux passionnés et éleveurs de volailles d'ornements qui m'ont permis d'illustrer cet article Jean-Claude Periquet http://pagesperso-orange.fr/volaillepoultry Élevage De la poule à l'autruche http://www.delapoulealautruche.com/ Site consacré à la poule d'Alsace http://www.realhp.de/members/la_poule_dalsace/index.htm
Savoir des animaux http://savoirdesanimaux.oldiblog.com
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