Poules et ornements. La parure (suite et fin)
Par BRICE D'ANTRAS, dans General -# 5 - Fil RSS
Sans doute parce qu’elle perturbe l’ordre du raisonnable, la réalité luxuriante du plumage du coq dépasse largement l’idée générique que nous avons de cet animal. Ses couleurs, ses textures ne répondent pas aux consensuelles règles décoratives du lisse, de l’ordonné et de l’homogène, emblématiques de la pondération ménagère .« L’économie était sa vertu, la soupe son affaire » (A. de Lamartine). Le coq de Bantham, or, bleu, rouge, mordoré, brun et noir aux plumes bouffantes, lissées, ébouriffées, en panache ou peignées serait, s’il n’avait pas été imposé par la nature, une provocation au bon goût.
La parure du coq.
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...................................Coq Bantham
Cadencée par les hasards génétiques et les nécessités fonctionnelles, cette explosive juxtaposition de coloris et de textures si diverses se distingue du bariolage et du chaos de profusion anarchique par leur disposition mesurée.
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La nature de l'art - Grapus (1988)/ Christian Lacroix Collection printemps été 2008

Saison Théâtre de Rungis Graphistes associés (1996) / Dries van Noten Collection Printemps été (2008)
Deux affiches, La nature de l’art (1988), par Grapus, et La saison 96-97 du théâtre de Rungis (1996), par les Graphistes associés, illustrent la différence entre ces deux démarches. Dans la première, l’oeil suit un ordre de lecture intuitif et donc pas linéaire. L’attention est d’abord captée par la photographie d’un lièvre maculée de peinture, elle se porte ensuite sur un premier texte barbouillé puis sur le logo de La Villette et enfin sur les informations pratiques de l’exposition. L’impact visuel des motifs de l’affiches et de leur confrontation crée un cheminement subjectif, balisé par la perception sensorielle, ici la fascination et les dimensions décroissantes.
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........................Livre Knoll Design - Graphisme de Massimo Vignelli (1981)
Par contre, dans une conception « moderne » d'affiche ou de couverture de livre comme celui sur Knoll ici représenté, l’immédiateté objective du message s'impose au premier regard.
Dans la seconde, La saison 96-97 du théâtre de Rungis, le chaos des éléments est perçu comme un tout ; il génère une homogénéité, une globalité foisonnante dont les éléments disparates ne se distinguent que progressivement. La lecture raisonnée, quasiment déniée, laisse place à une lecture intuitive; l’affiche communique plus une ambiance qu’une information. Le maire de Rungis de l’époque, Monsieur Maurice Charve, sans doute plus apparatchik que visionnaire, avait qualifié cette image de « monument de vulgarité » dans un courrier adressé aux Graphistes associés. Vraisemblablement il identifiait l’information, à l’injonction illustrée.
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Christian Lacroix Collection printemps été 2008
Deux exemples choisis dans le domaine de la couture illustrent aussi cette différence entre la construction intuitive et l’ivresse de l’abondance. La collection printemps-été 2008 de Christian Lacroix offre une très séduisante variation sur l’harmonie du désordre des formes, des textures et des couleurs.
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Contrairement à cet ensemble de la collection printemps été 2008 de Dries van Noten, il ne joue pas sur la profusion des matières, des couleurs et des motifs mais sur leurs rencontres faussement aléatoires, fruits de l’intuition maîtrisée du styliste. Ces compositions qui ne répondent pas à une tangible construction hiérarchisée perturbent l’hémisphère droit de nos cerveaux et flattent le gauche. .
Des poulettes so british
Que les défenseurs du Rule Britannia ne se méprennent pas, il ne s’agit pas ici de disputer à la race chevaline son privilège d’empathie avec d’éminentes personnalités de la famille des Windsor et encore moins d’une assimilation de la féminité britannique à ces volatiles qui demeurent quand même un apanage des Français, tant dans leur version masculine que féminine.
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Certains motifs décoratifs, entre autre chez les poules Padoue ou Wyandotte, donnent une indéniable élégance racée, quelle que soit la banalité de leur morphologie. C’est là sans doute un des grands talents de la parure. Cette technique du motif décoratif régulier qui recouvre la quasi totalité du corps possède jusque ce qu’il faut de too much pour exciter l’œil sans le lasser. On la retrouve dans des textiles d’habillement anglais, dont le fameux motif de la marque Burberry mais aussi dans le motifs Prince de galles et l’usage des tartans écossais. Cet art de manier l’excentricité (dans la culture française on parlerait de décalage, notion moins personnalisée) dans les limites du bon ton bourgeois caractérise la mode exclusivement masculine britannique telle qu’elle s’est développée dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec l ‘épanouissement de la révolution industrielle.

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Les écossais, les carreaux plus ou moins marqués mais sans jamais déraper vers le clownesque, des rayures soutenues et colorées, les motifs pieds de poule légèrement surdimensionnés caractérisent le chic anglais. Il a été l’apanage de célèbres dandies du XIXe siècle comme George Brummel ou le Prince de Galles qui intellectuellement étaient reconnus pour la haute exigence de leurs dialogues avec leurs miroirs. À la fin du XXéme siècle ils ont été redécouverts avec jubilation par le metteur en scène James Ivory et actualisés par le couturier Paul Smith. L’excentricité de ces parures est tempérée par l'uniformité de l’ensemble du vêtement, la sage répétition des motifs et la relative pondération des couleurs, autant de gages à la réserve émotionnelle ou sensible de l’ordre viril.
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.....................Coiffeuse - Dagobert Peche (1918)
Dagobert Peche (1887-1923), qui a maintenu jusque dans les années 1920, le flambeau des audaces décoratives des Ateliers Viennois, a poussé l’usage excentrique de ces motifs récurrents à un degré nettement plus exacerbé. Presque maladive ou hystérique dans ses excès les plus aboutis, l’excentricité viennoise (voir le peintre Egon Schiele ou l’écrivain Thomas Bernhard) a peu à voir avec la mâle assurance londonienne. Sur une coiffeuse très traditionnelle et même presque banale dans sa ligne, Dagobert Peche a dessiné (il serait plus juste d’écrire « décoré »), en 1918, pour Margarethe Stonborough, la sœur du philosophe Ludwig Wittgenstein,

Portrait de Margarethe Stonborough Wiitgenstein par Gustav Klimt (1905)
une résille laquée verte qui recouvre, avec des variantes, ses surfaces intérieures et extérieures. Il transforme ainsi, par la parure, un meuble quelconque en un objet hors du commun. Comme un plumage à liseré, ce motif au traitement organique par ses dégradés aléatoires, donne à la peau de cette coiffeuse l’exaspération sensorielle d’un frémissement.
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Poules Padoue.........................................................Vivienne Westwood
L’élégance transgressive de nos poulettes à plumes, mâles ou femelles, n’outrepasse pas les bornes du sérieux et du convenable, sauf si elles combinent leurs décorations réticulées avec un plumage en pétard. Vivienne Westwood serait passée par là !
La sensualité des galbes oui ! Le désordre des surfaces non!
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Fauteuil Leatherwork (2008) Fernando et Humberto Campana -Edra
Le design, bastion de la rigueur protestante, surtout dans sa version industrielle, n’a jamais apprécié la truculence et l’absence de maîtrise et de retenue dans la forme. Il a privilégié l’esthétique du lisse ( hygiéniste vraisemblablement parce qu’il s’astique mieux). Il en a fait le vertueux cache sexe du désordre et de ses tumultes, évocateurs du plaisir et de son cortège de lubricités. En matière d’arts décoratifs, la licence formelle dépasse rarement le galbe; la fesse mais pas le sexe, l’excitation mais pas la jouissance. Certes ils sont indissociables du plaisir de l’objet et de la matière mais toujours contenus, même si les tensions plus ou moins moulées tendent exagérément l'enveloppe.
Monochromes et compactes, les parures ébouriffées perturbent, multicolores et explosées elles affolent. Mobile et frémissant, expression des émois, le truc en plumes évoque le désordre des sens et, du désordre à la lubricité, il n’y a qu’un mouvement. Chanté et dansé par Zizi Jeanmaire, , le truc en plumes http://www.paroles.net/chanson/18648.1 est un vibrant attribut féminin, tout comme, dans ce registre du frémissant, le plumeau à poussière l’est pour les fétichistes des débordements ancillaires. Certains se souviennent comment Pierrette (alors) Lepen le maniait, en 1987, pour les photographes de Playboy.
Il existe toute une graduation dans ces traitements irréguliers et désordonnés des surfaces.
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Deux poules blanches, nègre-soie
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Fauteuils Leatherwork (2008) Fernando et Humberto Campana - Edra
Recouverts d’une mousse de plumes, les poulets nègre-soie offrent une alternative acceptable à l’ébouriffé. Leur rondeur douce les intègre à la catégorie des formes infantiles, celles qui ne sont pas encore pleinement définies ou épanouies. Véritables peluches vivantes, ces tendres cocottes pourraient bien déloger les Bambi et autres nounours des lits des petits enfants.
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...................Fauteuil - Jean Royère (1948)
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Odessa, Ukraine, August4, 1993 - Rinekke Dijkstra (1993)
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........................................... Les amis - Bernard Faucon
En utilisant une garniture en poil de chèvre, Jean Royère estompe les lignes de ce fauteuil, dessiné en 1948. Il aurait en quelques sortes dessiné un siège « adolescent » qui conjugue l’immaturité du corps avec l’énergie des lignes vigoureuses de l’accoudoir et du piètement avant. Comme un corps adolescent photographié par l’artiste néerlandaise Rineke Dijkstra ou par Bernard Faucon, il a quelque chose de perturbant par son évanescence que contredit l’affirmation de sa présence.
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...............Fauteui Bouquet - Tokujin Yoshioka - Moroso (2008)
Plus affirmé dans le désordre de surface, le fauteuil bouquet de Tokujin Yoshioka, présenté en 2008, par l’éditeur de meubles Moroso, au Salon international du meuble à Milan, demeure un exception, même dans le secteur des arts décoratifs. Le dérangement suscité par la vision de l’éruption cutanée de la peau de ce fauteuil est cependant tempéré par la grâce florale cette éclosion. Le tumulte de la disparité du ressenti entre l’éruption et les fleurs perturbe parce que nous sommes habitués à ce que la peau serve à contenir les turbulences internes. L’acné, la furonculose, les crêtes de coq ou tout simplement la rougeur traduisent toujours des déséquilibres.
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...............................Fernando et Humberto Campana - Edra
Par contre les fauteuils des frères Campana sont carrément plus brutaux, ne serait-ce que par la violence symbolique de la corde et par son contact avec la peau ou au moins le corps. On se retrouve dans la sensualité de l’agression, voire de la transgression; une autre intensité dans l’échelle des désordres.
Dans des registres plus tempérés, les surfaces ébouriffées voient leur taux d’acceptabilité accroître avec leur éloignement du corps humain. Peu aimables au toucher, surtout quand trop irrégulières et fermes elles ne se laissent pas caresser, elles peuvent plus aisément flatter la vue.


Mur d'algues et détail - Ronan et Erwan Bouroullec - Vitra (2004)
Les rideaux d’algues des frères Ronan et Erwan Bouroullec, édités par Vitra, sont une exceptionnelle réussite dans l’intégration de la surface irrégulière à l’architecture d’intérieur.

Lustre plume - Yves Savinel et Gilles Rosé -Baccarat
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............................................................Lustre Zenith Philippe Starck - Baccarat
Après avoir été banni par la modernité industrielle, le frissonnement de matière et de lumière des lustres de cristal redevient, compatible avec un habitat contemporain. Omniprésents dans la décoration commerciale contemporaine ils sont devenus les quasi incontournables emblèmes du retour de l’esthétique du sensible.
Métaphore du retour de ces vingt dernières années à l’esthétique du sensible, la parure de plumes évoque un monde de mouvements et de frémissements, une exacerbation frissonnante de l’ornement. Cela ne doit pas être réduit à une décoration simpliste du laisser-aller au plaisir. Elle offre toute une gamme décorative exigeante, qui, par la maîtrise intuitive de la complexité du désordre et même du chaos peut varier des formes les plus séduisantes et sensuelles aux plus agressives. La parure, décriée parce qu’elle masque la nature des êtres ou des choses, fait aussi peur quand elle exprime des sensibilités et des émotions internes. Expression irraisonnée et intuitive d’une vérité ou camouflage du réel, cette ambiguïté est au cœur d’une interrogation sur notre société de l’information et de la communication. Le message sensible est-il une maléfique tromperie ou l’expression de l’intelligence intuitive ?
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